L’album à ne pas faire
En juin dernier, quand j’ai discuté au téléphone avec l’un des responsables des éditions Raoul Breton, l’une de ses premières réactions après avoir écouté nos maquettes était : “Mais… Vous avez rejoué les samples ? Parce que là, je reconnais pas les morceaux originaux.” Moi, à l’autre bout du fil, j’étais partagé entre l’envie de m’excuser platement (“promis, on le refera plus, pardon, le rap c’est mal“), l’angoisse de voir nos espoirs guillotinés sur le champ et – tout de même – la fierté de me dire que j’avais retourné les samples d’Aznavour à un point où même ses éditeurs ne pouvaient les détecter à l’écoute. Mon argument avait alors été quelque chose comme : “Certes, et je comprend tout à fait votre point de vue qui est tout à fait justifié [NDR : le trac me fait dire des phrases trop longues] mais pour nous, en tant que rappeurs qui aimons le rap et les musiques technologiques, le meilleur hommage possible à faire était d’aller au delà d’une simple mise en boucle traditionelle de quatre mesures à l’image d’une oeuvre comme ‘What’s the difference’ de Dr. Dre“. J’avais ensuite bredouillé que j’avais un respect immense pour Dr. Dre, et après avoir raccroché, mon nez s’était fissuré.
Tout ça pour dire : on m’a prêté récemment une vieille compil’ sortie par Def Jam à la fin des années 90. Ca s’appellait “The Rapsody Overture (Hip-Hop meets classic)”. Je crois que ça avait bien marché à l’époque et je reste convaincu que le morceau “Paparazzi” d’XZibit avait du soit l’inspirer, soit lui donner suite. J’ai donc écouté “The Rapsody” en voiture ces jours derniers, et je n’ai pas pu m’empêcher de me dire que ce disque constituait l’exemple type de l’album-concept foireux. Sur la plupart des morceaux, il n’y a aucun dialogue entre les deux genres : le single de Warren G. est une ressuscée d’un morceau de son deuxième album – renommé pour l’occasion “Prince Igor” – où le demi-frère de Dr. Dre se contente de prononcer les expressions-type du G-Funk sur fond de flûte traversière. Complétement improbable.
Note annexe : il est tout à fait possible de faire un morceau de rap californien ultra-violent avec une flûte traversière, la preuve (allez, j’ose : meilleure boucle de tous les temps).
Côté sampling-interpolation, on aurait pu espérer des passages un peu nerveux, avec des montées en puissance, des crescendos, des ruptures un peu dramatiques, des gros cuivres qui donnent le vertige. Mais non : juste des boucles trop longues et des productions sur-mélodiques. Il y a un morceau d’un certain Jay (non, un autre) qui rappe comme une brute sur le prélude de Bach (ou de Maurane), complétement désinteressé par un instrumental qui l’ignore également. Je ne sais pas si cet album a converti des auditeurs de rap à la musique classique, mais je doute fortement que des auditeurs de classique se soient mis au rap après avoir entendu la reprise de ‘Vissi d’Arte’ par Onyx.
Note annexe (bis) : il est tout à fait possible de sampler un air de classique hyper-évident et d’en faire une tuerie atomique, la preuve :
[audio http://ktharsis.free.fr/blog/redman_-_smashsumthin.mp3]
Il y a juste un morceau pour lequel j’ai un faible, c’est celui de LL Cool J, juste parce que, allez savoir pourquoi, un rappeur pour dames qui dit “Dear Malika” au milieu d’un air d’opéra, ça me parle. Il aurait dit “Dear Samantha“, ça m’aurait laissé complétement indifférent, mais “Dear Malika“, j’aime.
[audio http://ktharsis.free.fr/blog/llcoolj-dearmallika.mp3]
Bref, je suis donc arrivé à la conclusion qu’on avait bien raison de ne pas chercher à coller au morceaux originaux d’Aznavour pour notre album : personne – et moi le premier – n’a envie d’entendre un rappeur souiller une chanson de légende, même pour lui rendre hommage. Et si des gens nous reprochent de le faire, je sais qu’ils le feront juste par principe, car franchement, le type qui viendra griller le sample de ‘La Bohème’ sur l’album sans connaître le concept, il aura une oreille de lynx.
25.01.2008
CA c’est du post.
Word pour la loop de flute de dré. Une sorte d’archetype du son parfait entre jump up a la beatnuts, gros beat a la dré et orientalisme fin, pas trop souligné.
En tout cas vous serez les premiers mecs a avoir été trouvé des gens pour clearer des samples qu’ils auraient même pas reconnus. Fort.
25.01.2008
Ah ben voilà un post avec les coucougnettes qui vont bien ! Je vous le dis depuis le début, tes prods sont hyper perso et on reconnait pas Aznavour (discussion sur le terme “hommage” tout ça, tu vois c’que j’veux dire). Content de voir que tu en es ENFIN complètement convaincu !
25.01.2008
Héhé, j’pense qu’on avait ça en tête depuis le début, mais c’est une idée qui est difficile à formuler simplement (d’où la difficulté à gérer des termes comme “hommage”, etc.). Mais ne t’inquiète plus, on va bien se faire plaisir, et je sais que les deux morceaux qui ouvrent l’album vont directement mettre les choses au point. (teasing, teasing !)
27.01.2008
Pareil, bon post ! Et bizarrement, ton article me donne vraiment envie d’écouter cette compile !
12.05.2008
[...] blog a atteint récemment les 100 posts durant lesquels Catharsis nous expose ses objectifs, son bilan, ses doutes, ses victoires et accessoirement son amour pour Amel Bent (ce billet vaut [...]