La perte des frissons

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Hier soir, je discutais dans un bar avec un mec qui fait de l’électro. Son nom est nÄo. Il me racontait que quand il était adolescent, certains soirs, il mettait son walkman sur les oreilles et se forçait à écouter et réécouter une K7 de Nirvana en se concentrant tout au long du disque sur un seul instrument : la basse, puis la batterie, etc. A l’époque il devait avoir 15 ans et je me suis dit que cette obsession avait du lui permettre d’acquérir très tôt une excellente oreille et, paradoxalement, une très bonne vision de la musique.

De mon côté, c’est plutôt le processus inverse qui m’est arrivé : plus jeune, j’écoutais la musique sans chercher à la comprendre, et ça fait relativement peu de temps que je prend conscience de ce qu’il s’y passe. Ca me permet notamment de porter un regard complétement différent sur des disques que j’ai découvert à une époque où mon oreille manquait d’entraînement.

De là, nÄo m’a dit quelque chose de très juste : “quand on fait de la musique, on gagne une oreille mais on en perd une autre.” C’est une jolie formule pour dire qu’avec l’expérience et la pratique, on finit par avoir une écoute très précise de la musique, et là où l’on va apprécier la qualité d’un mix, d’un arrangement, d’un timbre de voix, on va perdre cette espèce de naïveté auditive qui, plus jeune, pouvait nous transporter à des années lumières au dessus de notre chambre. Et quand on fait de la musique à base de samples, c’est quelque chose d’encore plus flagrant : la limite entre la création et le plaisir de l’écoute devent floue, puisque tout ce qu’on peut écouter devient un matériau sonore potentiellement exploitable.

De là, j’ai pu lui dire un truc que je ressentais depuis pas mal de temps sans jamais vraiment m’en rendre compte : je n’ai presque plus de frissons en écoutant de la musique. Ces 2/3 dernières années, je croyais que j’étais devenu un sale con aigri au coeur de pierre, alors qu’en fait c’est peut-être simplement qu’à force d’essayer de créer quelque chose, on se condamne à sortir du monde confortable de l’auditeur lambda. Et là où j’adore faire mes sons et décortiquer des albums et découvrir de nouveaux morceaux, je regrette un peu l’époque où le début de ‘Petit frère’ me donnait la chair de poule. Et puisque ce post a une portée psychanalytique très forte, je réalise que c’est aussi pour cette raison que j’aime autant la chanson française, car il y a cette distance naturelle entre la musique et moi. Je ne pourrai jamais faire ce que fait Pierre Lapointe, alors je peux l’écouter avec mes yeux d’enfants.