La perte des frissons
Hier soir, je discutais dans un bar avec un mec qui fait de l’électro. Son nom est nÄo. Il me racontait que quand il était adolescent, certains soirs, il mettait son walkman sur les oreilles et se forçait à écouter et réécouter une K7 de Nirvana en se concentrant tout au long du disque sur un seul instrument : la basse, puis la batterie, etc. A l’époque il devait avoir 15 ans et je me suis dit que cette obsession avait du lui permettre d’acquérir très tôt une excellente oreille et, paradoxalement, une très bonne vision de la musique.
De mon côté, c’est plutôt le processus inverse qui m’est arrivé : plus jeune, j’écoutais la musique sans chercher à la comprendre, et ça fait relativement peu de temps que je prend conscience de ce qu’il s’y passe. Ca me permet notamment de porter un regard complétement différent sur des disques que j’ai découvert à une époque où mon oreille manquait d’entraînement.
De là, nÄo m’a dit quelque chose de très juste : “quand on fait de la musique, on gagne une oreille mais on en perd une autre.” C’est une jolie formule pour dire qu’avec l’expérience et la pratique, on finit par avoir une écoute très précise de la musique, et là où l’on va apprécier la qualité d’un mix, d’un arrangement, d’un timbre de voix, on va perdre cette espèce de naïveté auditive qui, plus jeune, pouvait nous transporter à des années lumières au dessus de notre chambre. Et quand on fait de la musique à base de samples, c’est quelque chose d’encore plus flagrant : la limite entre la création et le plaisir de l’écoute devent floue, puisque tout ce qu’on peut écouter devient un matériau sonore potentiellement exploitable.
De là, j’ai pu lui dire un truc que je ressentais depuis pas mal de temps sans jamais vraiment m’en rendre compte : je n’ai presque plus de frissons en écoutant de la musique. Ces 2/3 dernières années, je croyais que j’étais devenu un sale con aigri au coeur de pierre, alors qu’en fait c’est peut-être simplement qu’à force d’essayer de créer quelque chose, on se condamne à sortir du monde confortable de l’auditeur lambda. Et là où j’adore faire mes sons et décortiquer des albums et découvrir de nouveaux morceaux, je regrette un peu l’époque où le début de ‘Petit frère’ me donnait la chair de poule. Et puisque ce post a une portée psychanalytique très forte, je réalise que c’est aussi pour cette raison que j’aime autant la chanson française, car il y a cette distance naturelle entre la musique et moi. Je ne pourrai jamais faire ce que fait Pierre Lapointe, alors je peux l’écouter avec mes yeux d’enfants.
15.12.2007
L’âge joue beaucoup, aussi, je crois. C’est valable pour les dessins animés, pour plein de choses. On perd la naïveté dont tu parles, mais je pense pas que ça soit seulement parce que t’as une oreille de technicien de la musique. Bien sûr ça aide pas. Mais moi je fais pas de son. Et pourtant je suis dans la même situation que toi : y’a rien qui m’a transporté comme quand j’étais plus jeune, depuis un bon moment. A part Psykick Lyrikah, peut-être. C’est un peu ce que je disais dans la chro sur Kheops : on rêvait grâce à la musique, maintenant on en est à chier sur des morceaux parce que des détails à la con nous conviennent plus. D’un côté on devient plus exigents, mais en même temps je regrette la simplicité perdue. Remarque, le fait de chroniquer des disques fait peut-être que j’ai maintenant ce tic de les décortiquer.
J’attends la réaction de Xavier, qui me disait l’autre fois qu’il était arrivé à redevenir un auditeur normal. Je me demande s’il a retrouvé son “oreille d’enfant”.
Très bon post :)
15.12.2007
Je pense qu’on devient effectivement des sales cons aigris.
15.12.2007
Moi chuis content, j’ai toujours des frissons quand j’écoute de la musique… et que ce soit en écoutant UGK (dont j’ai du écouter chaque album 50 fois) qu’en écoutant Mars Volta (y a des moments complètement dingues sur “Amputecture”). Quand j’écoute “Before You Say No” de Look Daggers (2Mex au rap, Ikey Owens de Mars Volta au clavier + plein de zikos sympas), ça me retourne. Quand j’écoute “Littlest Things” de Lily Allen, ça fait mouche systématiquement. Quand je m’enchaine du Luther Ingram, OV Wright, Syl Johnson, Sam Cooke… putain si je perdais les frissons…
C’est pas une question d’âge, c’est plus de choix de faire un trait sur sa naïveté et sa sensibilité d’enfant. Et ça, hors de question.
15.12.2007
Mais je suis d’accord avec ton analyse JB, ça fait un moment que je me dis que les producteurs perdent ce plaisir simple et immédiat d’appréciation de la musique, trop obnubilé par la recherche du sample parfait… C’est clairement une des raisons pour lesquelles j’ai jamais voulu me lancer là dedans (ça et la flemme de découper tout ce qui est rythmique), je voulais garder mes oreilles.
Et par rapport aux chroniques, c’est ce qui m’a toujours gêné dans certaines chroniques, c’est la part trop analytique qu’on leur accorde alors que pour moi, du fait de son caractère subjectif, c’est un compte-rendu de sensations, de ressenti. Si on se met à découper chaque prod, chaque couplet, les analyser ligne par ligne, je sais pas… pas palpitant et ça tue clairement la magie. Un peu comme les bonus des DVD.
15.12.2007
J’suis pas complétement déshumanisé non plus hein ! Genre là, j’écoute depuis hier des trucs de Sébastien Tellier, et j’aime d’un amour franc et sincère. :)
Et je pleure toujours devant les films !
D’ailleurs Bax, quand j’ai écrit le truc sur les samples et l’impossibilité d’écouter de la musique normalement, j’me suis souvenu d’un truc que t’avais dit une fois sur le forum de l’Abcdr, genre “écouter de la musique pour trouver un sample, beurk”. Ca m’avait marqué !
A peu près d’accord à propos des chroniques aussi, mais c’est un exercice qui demande beaucoup de pratique, de recul et de réflexion. Et j’me rend compte que plus je pense réussir à écrire des chroniques que je pourrai assumer dans 10 ans, plus j’ai du mal à les écrire. Mais c’est un autre sujet !
15.12.2007
Je sais bien que tu es un petit coeur qui saigne plus souvent qu’il ne voudrait :) ahah (j’aime bien faire mon Guile)
Héhé je me souvenais aussi de cette discussion sur l’abcdr, content de voir que je suis encore en accord avec des trucs que j’ai dit y a longtemps. Et pour les chroniques dont on ne veut pas avoir honte dans 10 ans, compliqué. Soit on est déjà vieux dans sa tête comme dans 10 ans, soit on est encore jeune dans sa tête comme aujourd’hui dans 10 ans (moi je vais tâcher de m’atteler à la 2ème possibilité). Un de mes leitmotiv : essayer de vivre de façon à ce que le petit garçon que j’étais n’ait pas honte de ce que je deviens.
15.12.2007
L’âge bête ne passera pas.
Enfin, cette histoire de chroniques me rappelle une expression. “Proctologues légistes”, il me semble. Huhuhu.
15.12.2007
J’ai eu deux ou trois bonnes sorties quand même ahaha (dernièrement, je suis particulièrement content de “ambidextre polygame”)
16.12.2007
“Essayer de vivre de façon à ce que le petit garçon que j’étais n’ait pas honte de ce que je deviens.”
Belle philosophie. Perso, j’essaye d’avoir la même, voire d’en rester au stade petit garçon, façon Peter Pan. Même si sur le plan matériel, faut se résigner à grandir et à assumer les responsabilités.
En tout cas, je continue à être emerveillé par pleins de trucs. Et pour ce qui est de la musique, c’est vrai que ça m’a effectivement fait beaucoup de bien d’arrêter de chroniquer. Mais en ce moment, les frissons c’est quand même plutôt le ciné qui me les procure. Et d’ailleurs, le problème est le même à ce niveau là : j’ai un pote qui bosse comme chef opérateur, et du coup son regard est souvent conditionné par les lumières et le cadre quand il regarde des films au lieu de se laisser emporter par l’histoire et les personnages.
17.12.2007
C’est marrant je me souviens m’être fait cette réflexion selon laquelle à partir du moment où j’ai commencé à jouer (de la batterie) tout seul, puis en groupe, j’ai en effet découvert deux autres degrés de lecture : celui de la batterie bien sûr mais aussi celui de la structure du morceau. Et j’en suis venu à une période à regretter de ne plus pouvoir découvrir quelque chose en l’écoutant de façon détachée, excepté pour les choses que j’écoutais avant de commencer à jouer (j’ai commencé en 4e, ça ne laisse pas forcément la crème de la crème), après quoi je me suis surpris à redécouvrir des trucs fous dans ces morceaux là aussi en les analysant.
Depuis quelques années, j’arrive à switcher parfois selon ce que je fais et à reprendre cette écoute “simple” qui est finalement la seule qui permette de s’envoler. Je pense que c’est depuis ce retour de la simplicité que sont revenus les frissons aussi.
17.12.2007
J’ai vraiment bien fait d’écrire ce post. Vous êtes en forme les gars !
17.12.2007
La philosophie de Nico/Bax m’a donné de l’espoir pour une journée. Merci pour ça.
17.12.2007
J’ai l’impression d’avoir vu ça dans un film, la philosophie de Bax. Incapable de me rappeler lequel, mais j’imagine très bien Mel Gibson dire un truc comme ça.
18.12.2007
Putain JB, range ton Mel Gibson, tu casses tout le délire là :-)
19.12.2007
Moi aussi j’ai eu la période durant laquelle tu décortiques tout. T’écoutes un album de rap, dont les beatmakers bossent potentiellement avec le même matos que toi, et là tu cherches à tout comprendre.
Puis t’écoute un album qui n’est pas du hip-hop, et là tu cherches à tout prix à trouver le sample ultime, à révolutionner le truc (sans y arriver, on est d’accord).
Ca m’est arrivé entre 2004 et 2006, les deux premières années après l’achat de ma MPC. Mais depuis quelque temps, je recommence à “switcher” comme a dit Glorb, c’est exactement le terme.
Avant d’écouter quelque chose, je choisi quel type d’écoute je vais faire, tout en gardant l’autre pas loin (pour remarquer une boucle qui bute dans un cas, ou pour réaliser à quel point le morceau est beau dans l’autre cas).
D’une manière générale, j’pense que quand tu “fais” du son, ce changement d’écoute est obligatoire et incontrolable. Par contre il n’est surement pas définitif ni permanent…
20.12.2007
Je viens à l’instant d’avoir des frissons en entendant Booba dire “Parti de que dalle, j’ai jamais voulu taffer” dans l’intro de “Ouest Side”. Tout va bien.
31.12.2007
“Essayer de vivre de façon à ce que le petit garçon que j’étais n’ait pas honte de ce que je deviens.”
Cette phrase résume parfaitement ce vers quoi je tends tous les jours!
08.02.2008
[...] A ce propos ca m’évoque deux articles qui m’ont touché, écrits par Samira et Catharsis, sur ces sentiments inexpliquables que la musique peut provoquer. Voici l’emission datant du [...]