Les morceaux parfaits (6/10)

eminem.jpg

J’étais parti pour écrire un texte très précis sur les raisons qui font de “When I’m gone” d’Eminem un morceau parfait, mais j’ai beaucoup de mal à mettre mes idées en place ces jours-ci.

Grosso modo, j’aurais donc aimé raconter que “When I’m gone” (2005) est un hit en forme d’appel au secours par une superstar à bout de forces. Ou quand un mec brisé de l’intérieur se résoud à faire un tube parce qu’il n’a pas d’autre choix. Pourtant, deux ans plus tôt, Eminem était (presque) le maître du monde : plus gros vendeur de disques sur Terre, co-signataire d’un phénomène (50 Cent), il avait touché le sommet. Ce qui surprend, c’est la vitesse avec laquelle il s’est écroulé. Même si le magazine Forbes l’a récemment classé sixième de son top 20 des personnalités les plus riches du hip-hop, on a l’impression que Marshall Mathers est déjà devenu la relique d’une époque passée.

Logiquement matraqué sur toutes les radios du monde, “When I’m gone” est extrait de “Curtain calls”, premier best-of d’Eminem, sorti fin 2005. J’ai découvert ce titre sur Skyrock, à un moment où j’avais vraiment besoin d’un morceau désespérement triste dans ma vie. Ce jour-là, Eminem a réalisé mon rêve : sans aucune retenue, il a pondu une instru où les harmonies de violons s’envoleraient aussi loin que le permettraient la technologie de son synthétiseur, et il a interprété un texte déchiré, dédié à sa fille Hailie qu’il a trop souvent abandonné au profit de sa carrière. N’étant pas encore papa, j’avais alors décidé que le refrain de “When I’m gone” serait adaptable à d’autres situations de la vie.

(…)

Mon passage préféré est le troisième couplet. Dans une séquence surréaliste, Eminem est apostrophé en plein concert par sa fille au premier rang. Je vais pas me lancer dans une explication de texte, mais la narration se fait floue, hallucinée : le téléscopage entre les paroles d’Hailie, les pensées d’Eminem et les voix de ses potes résument très bien l’état dans lequel il devait se trouver au moment où il a annulé une série de concerts, la faute à une addiction aux somniphères. On le sent complétement perdu. Jusque là, Eminem s’était distingué de ses contemporains par sa capacité à mettre en scène ses déboires sans aucune inhibition et avec un sens du spectacle affuté. Mais dans “When I’m gone”, on sent qu’il est épuisé par sa propre comédie, et que tout le décorum qu’il a construit s’effondre petit à petit sur lui (“I hear applause, all this time I couldn’t see / How could it be, that the curtain is closing on me“).

Bref, j’ai retourné le problème dans tous les sens : même si vous êtes mauvais public ou beatmaker (pléonasme ?) c’est très difficile de ne pas être ému par ce morceau, et ça l’est encore en plus si vous matez le clip – non, en vrai, le clip surligne un peu trop la narration, mais le coup de la balançoire au ralenti à la fin m’a quand même bousillé.

Avec “When I’m gone”, Eminem a gagné mon respect éternel.

Eminem – When I’m gone (2005)