Les morceaux parfaits (10/10)

sage-francis.jpg

La pancarte “Je suis anticonformiste” n’apparaît malheureusement pas à l’image.

Sage Francis m’énerve. Je l’aime beaucoup, mais il me donne trop souvent l’impression d’être l’un de ces rappeurs qui a aimé le rap à une époque donnée pour une raison spécifique, et qui dix ans après s’étrangle de rage en constatant que la musique qu’il avait idéalisé petit n’est en fait qu’un vaste bordel foutraque et complexe. Alors, pour se venger, il sort ses albums au rayon rock alternatif. Malgré toute ma bonne volonté, je n’ai pas réussi à aimer ses deux derniers albums, “A Healthy Distrust” et “Human The Death Dance”. A chaque fois, j’avais l’impression de me retrouver face à un vieil acariâtre qui se sent obligé de rapper avec un rictus aux lèvres pour prouver à la Terre entière que oui, il est véritablement possédé par le démon de l’écriture et que non, il n’est pas dupe face aux injustices du monde et aux dérives du rap. Et en plus de ça, il déteste Jay-Z (ce qui aurait pu très bien servir d’argument unique à ce premier paragraphe).

Mais en vérité, il y a une vraie raison à mon agaçement : ça fait maintenant cinq ans que j’attend que Sage Francis effleure de nouveau la magie de ‘Runaways’, le dernier titre de “Personal Journals”, son premier album “officiel”, que j’aime d’un amour fou et inconditionnel. Quand l’album était sorti en 2002, j’avais déjà essayé de donner une chance à la clique Anticon – le collectif de rappeurs blancs qu’il fallait à tout prix aimer sur Internet à l’époque où les nerds souffraient encore d’un complexe d’infériorité – mais le peu que j’avais entendu (cLOUDDEAD, Alias) m’avait épuisé. Sage Francis, en revanche, a conçu un album d’une fluidité extraordinaire, mélodique, mélancolique et touchant quand il aurait pu être opaque, larmoyant et narcissique.

Ca doit être dur pour un rappeur de continuer à écrire après avoir fait un titre de la trempe de ‘Runaways’. Que reste-t-il à raconter quand on a fait le morceau qui pourrait accompagner notre dépouille funéraire ? D’ailleurs, je suis sûr que Sage Francis lui-même ne s’est jamais remis de ce titre : son dernier album s’ouvre sur les mêmes cris d’enfants dans une cour de l’école que ceux qui ferment ‘Runaways’. Mais l’émotion se dissipe vite. Une vraie fausse joie comme savent le faire les rappeurs – un peu comme quand Oxmo décide de faire du meilleur titre de “L’Amour est mort” une outro cachée d’une minute.

J’aimerais bien décortiquer pour vous ‘Runaways’, mais je me rend compte qu’un titre de cet accabit ne transite pas par mon intellect, il me va directement droit au coeur. On y entend le temps qui passe et toutes ces petites choses qui nous échappent à jamais en grandissant. Bref, le genre de titre que je devrais éviter d’écouter à J-1 avant mes 26 ans.

Sage Francis – Runaways (2002)

Et c’est ainsi que se termine – dans les temps ! – notre grande série estivale autour des morceaux parfaits-qui-ne-le-sont-pas-toujours-mais-on-s’en-fout. N’hésitez pas à me suggérer des morceaux que j’aurais du indiquer impérativement mais que j’ai honteusement passé sous silence.