Les morceaux parfaits (1/10)

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J’aurais vraiment voulu que ce blog demeure un making-of en temps réel de notre album autour d’Aznavour, mais soyons honnête : la vie du beatmaker bénévole, ce n’est pas seulement faire du son. C’est aussi en écouter. Histoire qu’on fasse un peu mieux connaissance, je vous propose donc une grande série estivale, un peu comme ce que fait chaque année Paris Match avec les crimes irrésolus et les destins brisés, sauf qu’ici, je vais vous parler des morceaux qui, dans mon monde, représentent une forme de perfection absolue, et constituent le cœur de mon inspiration.

Pour commencer cette série – qui durera, allez, dix épisodes – je ne peux pas ne pas évoquer le morceau qui, à l’heure actuelle, s’accroche obstinément à la première marche de mon podium 2007 et revient fréquemment me hanter les jours de grand beau temps : “Là où poussent mes racines”, solo d’Ekoué sur le dernier album de La Rumeur.

“Là où poussent mes racines” me rappelle “Le silence n’est pas un oubli” de Lunatic. Les deux titres ont en commun d’intervenir en fin de disque, de reposer sur des leitmotivs mélodiques entêtants (l’orgue de cathédrale dans l’un, le synthé désaccordé dans l’autre), et de laisser apparaître chez les auteurs une pointe de fragilité. Avec sa basse triste et ample qui vient submerger une rythmique frontale (un pied, un clap), “Là où poussent mes racines” donne dans le futurisme usé, et jette une chape de plomb sur un album déjà éprouvant.

J’entends déjà les adorateurs de La Rumeur hausser les épaules et me dire que “Là où poussent mes racines” n’est même pas le meilleur morceau de l’album : Ekoué, après tout, pose un texte décousu, sans véritable ligne directrice ni ponctuation. Son premier couplet est une accumulation de phrases, pas vraiment liées les unes aux autres, mais qui, récitées bout à bout, forme un tout massif, entre nihilisme défait, vindicte politique et nostalgie aigre.

Habituellement, Ekoué est un rappeur qui ne m’inspire pas une grande sympathie : je lui en ai toujours un peu voulu de cogner régulièrement sur Akhenaton, et il a laissé croître autour de son rap une carapace d’intransigeance bornée qui a finir par me faire fuir La Rumeur. Mais sur ce morceau, il atteint, peut-être malgré lui, l’état de grâce, et livre un titre définitif, intime et universel, qui peut évoquer l’espace de quelques mots les joies de l’enfance, le poids de l’histoire et les coups de pied du jour le jour. Je voudrais vraiment citer une phrase parmi d’autres, mais je me rends compte que si l’on arrache un segment de l’ensemble, il perd de sa force, car ce texte prend corps et âme en grande partie grâce à la voix rauque et encombrée d’Ekoué, qui, quand il manque de s’étouffer en taclant “ce culte de l’Afrique noire où les blancs vivent comme des pachas sans se manger de crachats“, n’interprète plus son texte, mais le subit du plus profond de lui-même.

Je ne mets pas le morceau en téléchargement car j’ai pas envie de me prendre un coup d’pression je défends le vrai hip-hop, mais le cœur y est. Ecoutez ce titre. Achetez l’album. Ce sont des classiques.