L’aznavourite aïgue

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J’ai une théorie : d’ici 4 ou 5 ans, le rap new yorkais du début des années 2000 sera considéré comme un âge d’or du hip-hop.

Je ne sais pas si c’est lié au voyage à New York qui a traumatisé la fin de mon adolescence ou à la relative inertie de la Grosse Pomme sur l’échiquier du rap actuel, mais j’avoue avoir une certaine fascination pour le rap new yorkais du tournant du millénaire : il y a toujours une poignée de tueries dans des albums comme “The Reunion”, “Child of the Ghetto” ou “The Professionnal Part 2″, et c’est précisément parce que ces disques sont loin d’être indispensables que j’ai envie de leur donner une chance.

Aujourd’hui, j’ai dépoussiéré l’un de ces albums issus de cette époque où les rappeurs de New York profitaient des derniers instants de calme avant les tempêtes en provenance d’Atlanta, Houston et Miami. Il s’agit de la compilation “Violator Volume 2″, sorti en 2001 chez Loud Records et qui réunissait la plupart des artistes signés en management dans la société de Chris Lighty. Beau casting – Fat Joe, Kurupt, Missy, Cee-Lo, The Lox – mais album fourre-tout.

Jusqu’à maintenant, j’avais retenu peu de choses de cette compil’, hormis bien sûr le monstrueux ‘Grimey’ de Noreaga, qui a tout du classique en puissance grâce aux rimes poilantes de N.O.R.E. (“…gettin’ so much brains I’m startin to feel smart“) et la nappe synthétique qui donne une dimension presque terrifiante au refrain semi-improvisé de Pharrell.

Autre élément marquant du disque : les fausses bandes-annonces qui font office d’introduction – typiquement le genre d’idée que j’aurais aimé avoir.

J’écoutais donc l’album d’une oreille distraite quand soudain, le choc. Un sample de Charles Aznavour ! “Non, je n’ai rien oublié” est repris dans ‘Die 3′, improbable morceau qui réunit des ex-futurs espoirs du nom de Baby Jay, Lickel Reg, Chedda Boy et Crisis. En redécouvrant ce titre, dont je n’avais aucune connaissance, j’ai eu un de ces moments de vide intérieur que les producteurs doivent avoir quand ils découvrent qu’un de “leurs” samples a été déjà utilisé. Pendant une demi-seconde, je me suis donc demandé si a) j’écoutais l’un de mes beats-CD ; b) j’avais vraiment produit un titre sur cette compil’ il y a 6 ans et c) quelqu’un avait piqué un disque de ma collection pour faire une prod’.

Evidemment, j’ai fini par reprendre mes esprits, et j’ai bien du admettre qu’il y avait probablement une poignée de personnes qui, avant moi, avaient du écouter la musique de Charles Aznavour, et – les salauds – avaient même du la sampler pour faire du rap !

Le titre n’est pas incroyable : le beatmaker a repris les deux dernières mesures du morceau, celles où le violon s’envole pour aller mourir sous un arbre, et les fait tourner en boucle pendant 4 minutes – ce qui n’est pas pour me déplaire, d’ailleurs. Avec Dreyf, on avait aussi prévu de faire un titre à partir de “Non, je n’ai rien oublié”. Un interlude d’un seul couplet. J’étais parti dans quelque chose d’assez brutal, en jouant avec un sample vocal qui dit “nooooon” et ce passage précis du violon mourant. Le morceau a été enregistré, mais il ne fera pas le final cut.

L’écoute de ce morceau m’a fait réaliser que j’ai développé un syndrome bizarre autour de Charles Aznavour : dès que j’entends un morceau de rap qui le sample, je ressens une espèce de vexation intime, comme si on me volait une partie de moi-même, et je vis un moment de panique dans lequel je réalise qu’il faut à tout prix que l’on sorte cet album, tout en craignant d’être moins bon producteur que les sampleurs d’Aznavour qui m’ont précédé. Pour guérir, j’écoute nos maquettes à fond et je me dis qu’en fait, ça va.

Ci-dessous, le son incriminé :

Violator ft. The Outfit (Baby Jay, Lickel Reg, Chedda Boy & Crisis) – Die 3

Et en bonus, forcément :

Violator ft. Noreaga – Grimey