Ce que l’album aurait pu être…

Souvent, sous la douche, je fais des interviews imaginaires avec moi-même. J’ai longtemps eu honte de l’admettre, mais Dreyf m’a confié récemment qu’il faisait la même chose, donc j’imagine que c’est une pratique répandue chez les rappeurs. Allez savoir pourquoi, mes interviews imaginaires se passent toujours sur le plateau de “Nulle Part Ailleurs”. Sans Gildas et De Caunes, par contre.

Ces interviews ont souvent comme première question : “Comment est né ce projet d’album autour d’Aznavour ?“. Forcément, avec l’expérience, j’ai fini par avoir l’habitude d’y répondre, et je profite donc de ce blog pour sortir définitivement la réponse de ma tête :

A la base, Dreyf et moi, on n’avait pas prévu de travailler ensemble sur un long format. En 2005, on pensait plutôt sortir un “maxi dancefloor”, ce qui rétrospectivement était peut-être un choix risqué compte tenu de l’atmosphère pas franchement enjouée du EP “Son d’automne”.

La toute première fois qu’il s’est passé quelque chose entre Dreyf, Aznavour et moi, c’est le jour où Dreyf m’a demandé de lui faire un son à partir des ‘Deux Guitares’, titre d’Aznavour inspiré d’une chanson folkorique russe – qui, d’ailleurs, a du être samplée par Chiens de Paille dans l’album “Mille et un Fantômes”.

Je ne connaissais pas le morceau, il me l’avait envoyé et – en bon beatmaker mélancolique – je n’avais pas voulu le travailler car l’ensemble m’avait semblé trop festif, trop survolté. Je croyais avoir besoin de longues étendues mélodiques pour les couper à la machette et en ressortir un sample. Quelques mois plus tard, peu de temps après avoir écouté l’intro produit par Timbaland sur l’album de Ludacris “Red Light District”, j’ai ressorti les ‘Deux Guitares’ et je me suis mis en tête d’en faire un son dans le même esprit que la prod de Timbo : quelque chose d’un peu amusical, très saccadé – Timbaland a toujours le chic pour me décomplexer. J’ai envoyé le son à Dreyf qui a adoré. C’était le début de notre histoire avec Charles, mais on ne le savait pas encore.

Quelques mois plus tard, à Paris, sous couvert de plaisanterie, j’ai balancé à Dreyf que, de toute façon, j’allais finir par sampler uniquement du Charles Aznavour. Puis, fin 2005, lors d’une conversation à distance, je l’ai mis au défi, sans trop savoir pourquoi : “Vas-y on sort un EP autour d’Aznavour“. Je ne sais pas dans quelle disposition d’esprit j’étais ce jour-là, mais je l’ai épuisé mentalement jusqu’à le convaincre. Il y a des jours où je repense à ce moment-là, et je me dis que je devais être un peu inconscient à l’époque. Je lui avais même dit qu’en travaillant efficacement, on pouvait envisager une sortie en avril 2006. Si j’avais su tout le boulot qu’il restait à accomplir…

Sans trop en dévoiler sur ma vie personnelle (ahem), cet album aurait du être le disque d’un mec qui s’est fait lourdé par sa copine. Dans ma tête, on allait faire une espèce de comédie musicale Hip-Hop sur le thème de l’Amour, grande récurrence de l’œuvre d’Aznavour. Quelque chose avec un début, un développement et une fin. J’avais les idées assez claires : je me rappelle même lui avoir fait écouter un beat à partir de ‘Je t’attend’ (titre produit par Gilbert Bécaud) qui devait être la conclusion du disque. L’instru se terminait sur un énorme sample vocal de 8 mesures : “Je t’attends, toi mon rêve inconnu / Quel est ton nom quel est ton but / Le mien, c’est l’aaaaaaaaa-aaa-mouuuuuur“. Et boum, fin de l’album.

En y repensant, c’était peut-être un peu trop ambitieux.

Finalement, Dreyf a eu la courtoisie de me dire “J’sais pas” et on est parti vers un format plus classique de EP, puis d’album. Ouf.