Archive pour mars 2007

Ce que l’album aurait pu être…

Souvent, sous la douche, je fais des interviews imaginaires avec moi-même. J’ai longtemps eu honte de l’admettre, mais Dreyf m’a confié récemment qu’il faisait la même chose, donc j’imagine que c’est une pratique répandue chez les rappeurs. Allez savoir pourquoi, mes interviews imaginaires se passent toujours sur le plateau de “Nulle Part Ailleurs”. Sans Gildas et De Caunes, par contre.

Ces interviews ont souvent comme première question : “Comment est né ce projet d’album autour d’Aznavour ?“. Forcément, avec l’expérience, j’ai fini par avoir l’habitude d’y répondre, et je profite donc de ce blog pour sortir définitivement la réponse de ma tête :

A la base, Dreyf et moi, on n’avait pas prévu de travailler ensemble sur un long format. En 2005, on pensait plutôt sortir un “maxi dancefloor”, ce qui rétrospectivement était peut-être un choix risqué compte tenu de l’atmosphère pas franchement enjouée du EP “Son d’automne”.

La toute première fois qu’il s’est passé quelque chose entre Dreyf, Aznavour et moi, c’est le jour où Dreyf m’a demandé de lui faire un son à partir des ‘Deux Guitares’, titre d’Aznavour inspiré d’une chanson folkorique russe – qui, d’ailleurs, a du être samplée par Chiens de Paille dans l’album “Mille et un Fantômes”.

Je ne connaissais pas le morceau, il me l’avait envoyé et – en bon beatmaker mélancolique – je n’avais pas voulu le travailler car l’ensemble m’avait semblé trop festif, trop survolté. Je croyais avoir besoin de longues étendues mélodiques pour les couper à la machette et en ressortir un sample. Quelques mois plus tard, peu de temps après avoir écouté l’intro produit par Timbaland sur l’album de Ludacris “Red Light District”, j’ai ressorti les ‘Deux Guitares’ et je me suis mis en tête d’en faire un son dans le même esprit que la prod de Timbo : quelque chose d’un peu amusical, très saccadé – Timbaland a toujours le chic pour me décomplexer. J’ai envoyé le son à Dreyf qui a adoré. C’était le début de notre histoire avec Charles, mais on ne le savait pas encore.

Quelques mois plus tard, à Paris, sous couvert de plaisanterie, j’ai balancé à Dreyf que, de toute façon, j’allais finir par sampler uniquement du Charles Aznavour. Puis, fin 2005, lors d’une conversation à distance, je l’ai mis au défi, sans trop savoir pourquoi : “Vas-y on sort un EP autour d’Aznavour“. Je ne sais pas dans quelle disposition d’esprit j’étais ce jour-là, mais je l’ai épuisé mentalement jusqu’à le convaincre. Il y a des jours où je repense à ce moment-là, et je me dis que je devais être un peu inconscient à l’époque. Je lui avais même dit qu’en travaillant efficacement, on pouvait envisager une sortie en avril 2006. Si j’avais su tout le boulot qu’il restait à accomplir…

Sans trop en dévoiler sur ma vie personnelle (ahem), cet album aurait du être le disque d’un mec qui s’est fait lourdé par sa copine. Dans ma tête, on allait faire une espèce de comédie musicale Hip-Hop sur le thème de l’Amour, grande récurrence de l’œuvre d’Aznavour. Quelque chose avec un début, un développement et une fin. J’avais les idées assez claires : je me rappelle même lui avoir fait écouter un beat à partir de ‘Je t’attend’ (titre produit par Gilbert Bécaud) qui devait être la conclusion du disque. L’instru se terminait sur un énorme sample vocal de 8 mesures : “Je t’attends, toi mon rêve inconnu / Quel est ton nom quel est ton but / Le mien, c’est l’aaaaaaaaa-aaa-mouuuuuur“. Et boum, fin de l’album.

En y repensant, c’était peut-être un peu trop ambitieux.

Finalement, Dreyf a eu la courtoisie de me dire “J’sais pas” et on est parti vers un format plus classique de EP, puis d’album. Ouf.

La Légende des Vingt Chansons d’Or

img-20chansonsdor.jpgJe ne suis pas un fan d’Aznavour depuis très longtemps. Il n’a pas bercé mon enfance, et à l’adolescence, j’étais trop occupé à clamer haut à fort mon amour du rap pour vraiment me pencher sur son répertoire. Pour être tout à fait honnête, je le trouvais même un peu ringard. Mais bon, la lucidité n’était pas vraiment ma première qualité en ce temps là, puisqu’il m’arrivait de porter fièrement un survêt’ Umbro surréaliste, avec un logo géant qui couvrait toute la partie supérieure du corps.

C’est bien plus tard – et relativement récemment quand j’y pense – que tout a basculé. En février 2005.

Je devais prendre ma voiture pour un long trajet en direction d’un entretien d’embauche. Il faisait un soleil éclatant, et les routes de campagne étaient bordées de longues étendues enneigées. Ce jour-là, j’aurais très bien pu aller piocher dans ma vieille collection de cassettes de rap français (sans réfléchir, là, je prendrais “Guet Apens” d’Expression Direkt), mais, allez savoir, j’ai voulu jouer au jeune adulte responsable. Sur les conseils de ma mère, j’ai donc emprunté les “20 Chansons d’Or” d’Aznavour, que je considère désormais logiquement comme un excellent moyen de découvrir Le Grand Charles.

Avec le recul – et même si ces cons ne m’ont pas embauché – ça reste comme l’un de mes meilleurs souvenirs de voyages en voiture, ex-aequo avec les départs en vacances quand j’étais petit et qu’on roulait de nuit pour atteindre le sud de la France (un truc fascinant quand on a 4 ans : l’éclairage métronomique que font les lampadaires dans l’habitacle d’une voiture à 130 km/h).

Sur cette cassette, il y avait donc les Indispensables d’Aznavour : ‘La Bohème’, ‘Hier encore’, ‘L’amour c’est comme un jour’, ‘J’me voyais déjà’, ‘Comme ils disent’, etc. Dans le lot, le seul morceau que j’aurais tendance à zapper, c’est ‘Les plaisirs démodés’, avec son atmosphère tantôt boite de nuit fiévreuse, tantôt dancing langoureux, mais je l’écoute quand même, juste pour la fin – vraiment bizarre – dans laquelle il finit de chanter en marmonnant les paroles. Je me rappelle plus du tracklisting exact, mais je sais qu’il y a un passage incroyable entre ‘Hier encore’ et ‘L’amour c’est comme un jour’, où l’enchaînement des violons donne l’impression qu’il s’agit d’un seul et même morceau. Superbe.

Je pense que le morceau qui m’a le plus foudroyé, c’est ‘Qui ?’. En découvrant ce titre – samplé à la fin des années 90 sur un long morceau de rap anti-censure pas franchement mémorable – j’ai ressenti ce sentiment que beaucoup de fans d’Aznavour doivent partager : l’impression que la chanson a été écrite juste pour soi. Aznavour se met dans la peau d’un homme vieillissant qui vit une passion avec une femme de vingt ans sa cadette. Il sait qu’un jour, il mourra, et que la fille, elle, continuera à vivre et finira par en rencontrer un autre. Il suffit d’avoir été amoureux une fois pour ressentir son angoisse et son effroi. Genre, “Imagine je la croise avec un aut’mec, beuuuarrrrrh“. Evidemment, Aznavour, lui, trouve des mots beaucoup plus beaux. La dernière strophe me bousille à chaque fois, surtout quand il dit “Qui… te prendra un ‘Je t’aime’ ?“.

Te prendra un “Je t’aime”.

Te prendra un “Je t’aime” !!

Elle m’a vraiment fait un drôle d’effet cette cassette. Huit mois plus tard, Dreyf et moi, on lançait le projet. Deux ans après, j’y consacre un blog. J’dois être un peu obsessionnel comme garçon.

L’inconnue du projet

Je sais ce que vous devez vous dire : “C’est bien beau de rendre hommage à Charles Aznavour, mais encore faut-il qu’il vous donne son autorisation. S’il refuse, vous faites quoi ?“.

J’avoue : s’il y a un truc qui casse un peu notre enthousiasme, c’est la perspective de voir tout le travail accompli par un “NON” lapidaire le jour où l’on va l’approcher pour obtenir l’autorisation d’utiliser les extraits de ses chansons.

Certains jours, je me dis que tout se passera bien : emballé par la qualité du projet, il nous accueille à bras ouverts et nous donne accès à des trésors cachés de son répertoire pour qu’on fasse des morceaux encore plus mortels. Dans la foulée, il passe un coup de fil à Pascal Nègre pour que l’album sorte dans des conditions optimales. Les radios jouent le jeu, on obtient même le “Pass Abd Al Malik” qui nous permet de venir présenter l’album au “Fou Du Roi” sur France Inter. Tout auréolé par ce succès, je me fais dévorer par ma mégalomanie et commence à porter des grosses lunettes de soleil comme Scott Storch.

Le rêve…

D’autres jours, j’imagine le scénario inverse : un matin, Aznavour découvre le disque dans sa boîte aux lettres avec une moue dubitative. Mal réveillé, il arrache nonchalamment l’emballage qui contient notre skeud avant de le jeter négligemment derrière son épaule. Le CD atterrit sur l’énorme pile d’albums rap qu’il a refusé au cours des cinq dernières années.

Mais le pire des cauchemars, ça reste ça : pour faire parler du projet, on crée un blog qui annonce sa préparation. On y croit à mort. Un directeur artistique tombe dessus et trouve l’idée géniale. Six mois plus tard, alors que l’on boucle péniblement la réalisation du disque, on apprend qu’Universal s’apprête à sortir “Aznarap 2007″, grande compilation rap français autour d’Aznavour. Le premier single est une reprise de “Tu t’laisses aller” avec Sinik et Diam’s dans le rôle du vieux couple. Considéré comme un honteux plagiat, notre album passe à la trappe.

Mon Dieu.

Espérons que tout se passera bien. Et si jamais on n’y arrive pas, ne vous inquiètez pas pour moi, pensez juste à me ramasser à la petite cuillère.

D’abord, les présentations…

Bonjour à tous, je m’appelle Catharsis, producteur Hip-Hop de 25 ans. Si vous cherchez mon nom sur Google, vous allez sans doute trouver deux ou trois associations, une poignée de groupes de death metal et d’autres beatmakers qui portent le même nom de scène que moi. On me dit que je devrais trouver autre chose, j’ai souvent essayé de trouver un nom de rechange dans mes souvenirs cinématographiques – Marcus Brody, Joel Barish, Peter Venkman – mais rien n’y fait : je suis toujours Catharsis. A la limite, appelez-moi JB. Vous pouvez écouter quelques sons à moi sur ma page MySpace, et télécharger ma version remixée du Black Album de Jay-Z par ici.

Dreyf est un MC parisien de 22 ans. Dans le petit monde du rap français, on le connaît depuis la sortie de son premier EP, “Son d’automne”, en 2005. J’avais produit un morceau sur ce projet : ‘Des ménages’. On a une bonne alchimie tous les deux : on travaille ensemble depuis quelques années, et j’suis assez content de savoir que j’ai trouvé en sa personne un rappeur avec qui je peux travailler sans avoir peur de froisser son égo. En plus de ça, Dreyf exprime dans son rap tout un tas de trucs que j’aimerais évoquer si j’étais à sa place – le stress, la détermination, les espoirs et les regrets – et avec le recul, j’me rends compte que j’ai plutôt de la chance d’être tombé sur un mec comme lui.

Ensemble, on travaille depuis plusieurs mois sur un album commun – il rappe, je produis – qui devrait sortir à la fin de l’année. On arrive à un stade où cet album devient doucement un objectif concret après avoir été pendant longtemps une idée en gestation : à l’heure actuelle, on peut dire que la structure du projet est figée à 90%, le contenu texte + musique existe à 75% et on s’apprête à mixer un premier titre en studio ce week-end. Pour résumer : on est à bloc.

L’idée de ce blog, c’est de faire un making-of en temps réel de ce projet qui repose sur un concept un peu particulier, puisque l’édifice sonore va reposer uniquement sur des samples issus du répertoire de Charles Aznavour. En personne.

J’expliquerai plus tard comment cette idée est née, tout ce que je peux vous dire pour le moment, c’est que le choix de s’attaquer à un tel monument de la chanson nous impose beaucoup de rigueur et nous pousse à donner le meilleur de nous-mêmes. On sait ce que représente Aznavour dans le paysage musical mondial, alors on ne peut pas se permettre d’arriver avec un projet faiblard ou caricatural. Si c’est le cas, bien entendu, j’effacerai ce blog et prétendrai n’avoir fait aucune promesse.

Je vous vois venir : on n’est pas les premiers à sampler Aznavour. Ideal J, Passi, Dr. Dre et quelques autres ont déjà samplé sa musique. En plus, on vous a déjà fait le coup des rappeurs qui rendent hommage à la chanson française, et vous n’en gardez pas forcément un souvenir ému. Mais cette fois, le principe est un peu différent : on ne va pas vous faire une reprise Hip-Hop de “Comme ils disent” pour dénoncer l’homophobie dans le rap, et je ne vais pas pitcher la voix d’Aznavour pour lui faire miauler “Emmenez-moi au bout de la terre” façon Just Blaze – j’avoue que l’idée me traverse l’esprit régulièrement, mais je lutte.

Non, cet album est bien sûr un hommage (sérieusement, comment peut-on ne pas aimer Aznavour ?) mais notre volonté, c’est de s’inspirer de sa musique pour en ressortir quelque chose qui nous ressemble. Et, entre nous, j’crois qu’on est en train d’y arriver.

La sortie est prévue pour la fin d’année. Le premier extrait sera mis en ligne d’ici un mois. D’ici là, bienvenue et bonne lecture.